La Conteuse d’elle-même (40) : Quand des la(r)mes sortent des lèvres

 

Résumé de l’épisode précédent : On ne devrait jamais écouter les conseils d’un vieux fou comme Sharaku. Le narrateur des Callaïdes va l’apprendre à ses dépens. Souhaitant s’apaiser l’âme à cause des tentations lubriques que suscite en lui la fréquentation de la Conteuse d’elle-même, il ne trouve rien mieux que de glisser une main sous la robe de Pauline afin de lui palper un tétin. Las ! l’armide paysanne, qui était paisiblement en train de lire le Lancelin de Charis, se lève aussitôt et le foudroie d’une gifle…

« Ainsi donc voilà le dernier chef-d’œuvre de Gaspard Mercier ! En plus de prostituer son art à une masque, il fait de même avec ce qu’il doit à sa femme, c’est-à-dire, le respect, l’amour, et la dévotion, car c’est bien de cela dont il s’agit, hein ? de la prostitution, même s’il ne s’agit pas de monnayer, c’est le même bafouement, le même rabaissement alors que mon état devrait t’amener à m’élever, moi qui ai pris ton membre pour en recueillir ton foutre et pour qui chaque journée est d’autant plus dure que je devine ce qui se passe dans ton chef depuis que tu as accepté la proposition de l’autre, non, ne dis rien, c’est inutile, ce que tu as tenté de faire t’a trahi, il est des manières de faire dont les femmes comme moi comprennent immédiatement la nature, une nature déshonnête et dévoyeuse, un masque de carnaval pour donner le change, tiens ! comme ta gueule contrite en ce moment, tu veux du carnaval ? eh bien je vais t’en donner, carême-prenant commence dès aujourd’hui, puisque mes parents sont trop éloignés d’ici, je m’en vais à Nantain, chez ta tante Mathilde, et je lui dirai : « Gaspard est un gnan qui dresse droit pour une écrivaillonne et qui traite sa femme comme une gadoue, » oh ! c’est bien drôle en vérité, comme j’imagine la tête de Mathilde quand je le lui dirai ! et tu auras bien peur, ça oui ! car je vois cette adorable de bonne femme débarquer ici pour te botter le cul, te faire enlever du chef toute cette merde en toi et te faire redevenir celui que tu étais, oui, je vais faire cela, carême-prenant sur la route de Nantain, une femme en porture de sept mois qui chantera comme Mari des chansons sales pour amuser les voyageurs, qui les gueulera même, à en perdre son ruisseau pour se délivrer de son fardeau sur le bas-côté, au milieu des goupils et des loups, tiens ! ce que toi et l’autre êtes finalement, mais ne t’inquiète pas, un goupil et une louve, ça doit s’accorder, je te laisse l’entreprendre, tu me diras si tes caresses de goliard sont bien payées de retour, moi, tu as vu la monnaie que je t’ai rendue dans la gueule, et si cela ne te convient pas, dis-le et je t’en rendrai d’autre, ou pas d’ailleurs puisque je m’en vais, je fais comme j’ai dit, je vais chez Mathilde, à pied, je refuserai si une charrette me demande de monter, je ferai tout à pied parce que contrairement à toi je ne suis pas une louve ni une goupile, je suis la mère de Clément et de celui qui a fait son terrier dans mon ventre, je ne peux pas jouer, moi, je ne peux pas faire semblant, je vais donc jouer ma vie à croix et à pile, ce sera ça mon courage, si je parviens jusqu’à Mathilde, je continuerai à jouer, Mathilde sera mon atout, comme si nous faisions une partie d’espinay, je te l’enverrai et nous verrons comment tu répondras, tu vois si je suis bonne, je te laisse encore une chance ! Mais pour l’heure, je ne joue plus, j’ai trop parlé, mes yeux me font mal, je vais marcher maintenant pour faire ma lieue jusqu’à Nantain. Mes yeux ont fait ruisseau, on va voir si ma fente va faire de même. »

Grincer ces paroles… oui, c’était bien de ça dont il s’agissait. Pauline ne cria pas, mais ne marmonna pas non plus. La portée de sa voix était celle dont elle usait d’habitude, mais les mots et leurs sonorités sortaient de sa bouche bien ciselés, comme autant de lames pour lesquelles elle prenait soin de bien articuler afin qu’elles ne lui déchirent pas les lèvres. Il n’empêche, elles me déchiraient, moi, et je me demandais s’il ne s’agissait pas d’un autre rêve que j’étais en train d’éprouver. Car après tout, je retrouvais ces yeux rouges, yeux qui se noyèrent dès les premiers mots avant d’inonder les joues et accompagner de leur flot celui des phrases effrayantes proférées par Pauline. Des phrases… en fait, non, j’eus l’impression que toutes les lames qui sortaient de sa bouche ne constituaient qu’une seule longue phrase, interminable lance qu’elle eut parfois du mal à sortir, comme l’attestait le soulèvement saccadé de sa gorge et parfois de grandes inspirations, comme si elle était trop longtemps restée sous l’eau.

Et donc, il y avait tous ces mots qu’elle employait. Mots d’ire, certes, mais mots sales que je ne l’avais jamais entendu proférer. Et mots qui dénotaient autant la colère qu’un désordre d’esprit qui me fit penser ces quatre terribles mots : ma femme est folle. Je comprenais mieux maintenant mon rêve dans lequel m’était apparue une Pauline aux yeux rouges, au ton estrange et occupée à faire de son couteau une bouillie sanglante de la carcasse de je ne savais quel animal. Le songe avait été un avertissement pour me dire que ma femme avait sa raison qui la fuyait.

Cette dernière ne fut d’ailleurs pas la seule car Pauline elle-même prit la fuite, mettant sa menace à exécution. Je vis sa silhouette tourner les talons, puis ouvrir la porte et s’échapper dans le jardin.

L’esprit lardé par les lames sonores de sa logorrhée, je mis un certain temps avant de comprendre et de réagir. Je me précipitai lors jusqu’à la porte pour regarder : sa silhouette était déjà à cent pas plus loin. Elle avançait vitement mais le pas était encombré par le poids du ventre que ses mains soutenaient. C’était d’un tragique grotesque à pleurer et une horrible pensée me vint, pensée que j’ai honte de reproduire sur ce feuillet. Disons juste qu’elle fut formulée sous le coup du ressentiment mais qu’elle ne dura pas, fort heureusement.

Pauline se trouvait à deux cents pas maintenant, sa silhouette rapetissait et continuait d’avancer d’un pas mi-vif, mi-claudiquant. Tiendrait-elle ainsi jusqu’à Nantain ? Sa volonté était inébranlable, j’en étais sûr, mais son corps ? L’horrible pensée commença alors à se laisser pénétrer des premières attaques de la pitié, mais aussi de celles de cette notion tant convoitée par Anaïs : l’imagination. Je la vis perdre son ruisseau à mi-chemin de Nantain, s’effondrer dans un fossé pour se délester en hurlant du lit gluant de l’enfantelet ainsi que de ce dernier, avant qu’une des bêtes qu’elle avait évoquées, un renard ou un loup, ne s’approche pour humer la petite masse encore fumante sortie de ses entrailles. La vision me mit le cœur au bord des lèvres et, comme pour y faire écho, je vis au même moment Pauline s’empêtrer dans ses gambes et tomber lourdement, poussant un Ha ! qui franchit l’espace pour me parvenir. Rien à voir avec son torrent d’incohérences. On ne pouvait pas faire plus bref que ce mot-là. Une lame, lui aussi, et lame salvatrice car elle perça pour de bon l’horrible idée.

Je courus aussitôt pour la rejoindre.

À suivre…

 

 

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