La conteuse d’elle-même (11) : Enfoncement contemplatif

Résumé de l’épisode précédent : Charis a disparu, mais apparaît maintenant face au narrateur des Callaïdes un étrange édifice, celui de La Gazette de Nantain, édifice qui ne ressemble en rien à celui qu’il connaît. Démesurément haut, tout de verre, criblé de fenêtres parfaitement alignées, il n’a rien pour rassurer notre piètre héros qui, malgré tout, décide d’entrer après qu’une porte magique et coulissante lui ouvre le passage…

D’abord, le sol.

Le parquet a été recouvert d’un tapis. Et quand j’écris recouvert, c’est dans son entièreté. Point de motifs, non, juste un bleu de glace semblable aux iris de Sybil, ce qui à la réflexion n’est guère rassurant. Et sans le moindre défaut. Là aussi, tout comme les lettres en devanture et les fenestres alignées, il y a quelque chose d’inquiétant dans cette perfection de laquelle ne filtrait pas le moindre accroc à une maille. Prête-t-on attention habituellement à la confection d’un tapis ? On le peut s’il présente une jolie saynète ou de belles couleurs mais habituellement, les yeux glissent dessus sans se soucier de son réseau de mailles. Là, c’est différent. Par l’étendue de ce bleu foncé parfaitement uniforme, ne présentant aucune altérité et ces milliers de mailles qui… j’interromps le fil de mes pensées, je me penche subitement car en marchant j’ai pris conscience d’une chose : je m’enfonce très légèrement et en scrutant la matière je comprends pourquoi. Ce ne sont pas des mailles ordinaires. En fait, ce sont des centaines de milliers de petits fils pelucheux qui se dressent à la verticale et permettent cet effet de discret moelleux. Je ne suis pas un fin connaisseur en tapis mais enfin, je connais ceux de notre royaume, il m’a été donné de voir ceux de Calyxos, du Shimabei ou d’Ohini, et jamais je n’ai vu pareille technique. Et le tapis se prolonge à une bonne dizaine de pas devant moi, et aussi à droite et à gauche, épousant les moindres recoins de la salle qui est bien six fois plus grande que l’habituelle. Je ne vois pas trop comment un tel tapis a pu être conçu, transporté dans la pièce et déplié afin de tomber pour ainsi dire magiquement, pile au pieds des différentes plinthes. Sans doute a-t-il été apporté en plusieurs morceaux et que se trouvent çà et là différents raccords mais j’ai beau scruter, je ne distingue rien.

Mais si le sol m’intrigue, le plafond me stupéfie bien davantage. Envolées, les belles poutres apparentes. À la place, un plafond blanc et, de nouveau, d’un lissé que je n’ai jamais vu auparavant. Tout comme ces barres en verre qui semblent concentrer en elle un peu de la lumière du soleil. Espacées entre elles tous les deux pas, faisant bien trois pieds de long et un pouce de large, elles enluminent par je ne sais quel sortilège. Je viens d’évoquer la lumière de notre astre et c’est effectivement cela car, en posant mes yeux sur l’une des barres, je ne peux m’empêcher d’en sortir la morsure sur mes rétines et j’abaisse les paupières au bout de quelques secondes pour m’en protéger. On est loin, bien loin, des habituelles bougies du local, disposées pour éclairer quand les journées sont couvertes et sombres.

Enfin, dispersées à droite et à gauche, des chaises. Ou plutôt des fauteuils. Enfin quelque chose d’approchant car ils semblent être le fait de quelque paresseux ouvrier qui ne s’est manifestement pas trop préoccupé de polir la forme de son ouvrage. Quatre pieds en métal, une assise comprenant un gros coussin carré d’un rouge ardent, et un dossier lui aussi doté d’un doseur de la même couleur. C’est peu, ça fuit les déliés, les courbes et, surtout, ça pue la même perfection que le reste. En passant devant l’un d’eux, j’hésite. L’aspect lisse, dénué d’imperfection m’écœure mais, d’un autre côté, je sens que j’ai envie d’y poser mon derrière, ce dernier bien vieux et bien malheureux des robustes chaises toutes de bois que ma chaumière possède.

Finalement, je cède.

J’y vais franchement, je m’assieds sans hésiter. Enfin, je m’assieds, je ne sais car l’expérience du contact avec les coussins de l’assise et du dossier est si différente de celles du quotidien pour effectuer la même opération que je me dis qu’il faudrait trouver un nouveau verbe ou, à défaut, inventer une belle expression pour saisir l’effarant plaisir qui m’envahit. Je tombe dans un nid de plumes ? Je m’enchrysalide ? Je me coussinifie le cul ?  Quelle que soit la meilleure expression, je suis effaré par le confort du fauteuil à côté duquel même ceux du salon de Catelyne ne peuvent rivaliser. Ce n’est pas non plus que j’aie eu un jour la chance et poser mes hémorroïdes sur de tels fauteuils mais enfin, j’ai pu dans certaines échoppes voir du mobilier destiné à une noble clientèle, et les expérimenter moi-même : eh bien rien de commun avec ces deux coussins fixés à l’armature métallique (d’un métal poli et brillant là aussi nouveau à mes yeux) qui, en recueillant ma vieille écorce, semblent l’eschauffer, la protéger, la chérir, et surtout lui ôter toute envie de les quitter.

Et en effet, je sens que je peux rester là, à me plonger dans la contemplation du brun azur du tapis ou dans celle des tubes que l’on avait remplis de lumière solaire, tant le pouvoir lénifiant du fauteuil est puissant et que j’en arrive presque à oublier pourquoi je suis entré dans le bâtiment de La Gazette de Nantain.

Mais c’est alors que mes yeux tombent sur un autre objet. Devant moi, à cinq pas, se trouve un autre meuble : une table. Je ne suis pas surpris de voir qu’elle est d’une matière claire, entre le blanc et le gris, qui me donne l’impression d’un bois qui a été peint mais dont le lissé et le brillant me fait hésiter sur sa nature exacte. Mais ce n’est pas le plus important. À vrai dire je commence à m’habituer à la matérialité estrange du lieu où je suis plongé. Non, ce qui m’intrigue est ce que je vois sous la table.

À cet instant je me dis qu’en face de moi, par rapport à ma connaissance de ce qu’était autrefois le bâtiment de La Gazette, devrait se trouver la vieille Josette, l’employée chargée de trier les visiteurs et de recevoir les missives et d’en étudier le contenu avant de les remettre à Brigandin ou de les déchirer et de les faire choir dans sa panière. Il faut savoir ici que Josette est une horrible petite vieille aux yeux méchants et à la bouche punaise. Or, il est impossible que ce soit elle car voici ce que je vis.

Imaginez deux gambes. Fines, longes, polies et croisées. Et nues. Enfin, presque nues puisque je distingue une robe foncée qui s’arrête à la moitié des cuisses. Robe invraisemblablement courte ou culotte bouffonnement longue, j’avoue que j’hésite. Quant aux pieds, je les distingue pleinement eux aussi puisqu’il ne sont pas recouverts d’eschapins mais juste entourés de quelques lanières de cuir qui retiennent une semelle dont le talon est anormalement élevé. Tous les orteils ont été peints d’un rouge grossier, exactement comme le ferait une horizontale. J’en arrive d’ailleurs à me demander si, plutôt que La Gazette, je ne suis pas entré dans quelque cloîtrière d’un nouveau style. Je me dis que d’un instant à l’autre, une maquerelle va débouler avec une armée de putaines pour me demander de faire mon choix. Je ne parviens pas à distinguer ce qui se trouve au-dessus du bureau tout simplement parce que une paroi de verre, fixée sur l’arête extérieure du meuble et haute d’un demi-pas, m’en empêche du fait de la lumière réfléchie émanant des tubes magiques.

Je resterais bien ainsi, à réchauffer mon vieux dos et mon cul branlant sur le fauteuil et à observer ces gambes dans l’espérance qu’elles se décroisent pour me permettre de vérifier si les culottes de cet endroit sont elles aussi constituées d’une estrange matière, mais c’est alors qu’une voix surgit de derrière la paroi de verre.

À suivre…

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