Extrait (2) : Charis de Verley

II
Charis de Verley

Âgée de dix-sept ans, elle avait vécu avec son père jusqu’à quinze. Sa mère était morte dix ans plus tôt et le père, préférant se consacrer à l’éducation de sa fille, était resté veuf. C’était de lui qu’elle tenait son goût pour les mots et la peinture. Il avait trouvé dans son esprit et son tempérament rêveur un terreau fertile pour recevoir et apprécier les joyaux de sa vaste bibliothèque. Capable de lire dès l’âge de cinq ans, elle avait passé l’essentiel de son enfance à l’ombre des arbres de leur vaste jardin, à lire, à explorer, à consulter et à dévorer des livres que lui choisissait soigneusement son père. Ce n’était jamais des ouvrages de son âge, toujours il s’efforçait de lui mettre entre les mains des œuvres que l’on aurait plutôt conseillées à des donzelles de deux ou trois ans plus âgées. Cela convenait cependant à Charis, son intelligence précoce faisait qu’elle absorbait tout et y prenait du plaisir. En revanche elle se posait bien des questions lorsqu’elle entendait ses rares amies s’enthousiasmer de livres qui lui semblaient parfaitement insignifiants mais au moins avait-elle la sagesse de ne pas le montrer. C’est que très tôt, la jeune fille s’était montrée bienveillante envers le caractère et les idées des autres. Elle ne se disputait jamais, c’était elle au contraire que l’on venait consulter lorsque l’on essuyait une dispute. Grâce à sa douceur, le raccommodement était toujours acquis. Elle aurait assurément brillé dans ces salons pour fillettes que certaines mères organisaient pour préparer leur progéniture à la vie mondaine qui les attendait. Mais son père préférait s’en tenir au strict minimum des relations sociales et lui donner surtout la compagnie des livres. À cela Charis n’avait rien à redire, au contraire, ce choix lui seyait parfaitement.

Reste qu’elle devint un peu maladive vers ses neuf ans. Maladive d’esprit s’entend. Elle en était arrivée à lire des ouvrages réservés à des jeunes filles de quinze ans. Elle se fascina pour les romans de Scarus, auteur qui excellait dans l’analyse des sentiments fiévreux de femmes rendues malheureuses par un mariage se révélant au fil des ans calamiteux. Lecture assurément difficile pour une fillette, tout comme celle des mémoires de Gaubert, vieux barbon qui avait cru utile de détailler avec contrition certaines frasques insignifiantes de sa jeunesse sur plus de mille pages. Quel esprit ! Quel humour ! s’exclamait le père. En vérité Charis avait bien du mal à situer l’esprit et l’humour au milieu de cette insupportable quantité de je mais elle reconnaissait que sa langue n’était pas sans être parfois agréable à ses oreilles. Aussi l’avait-elle lu deux fois sur une période de deux années.

Pour la détente, elle ne dédaignait pas ces romans de chevalerie dans lesquels des preux devaient obéir à des dames exigeantes, exaucer leurs moindres caprices tout en vivant des aventures lardées d’obstacles. Elle se disait que ce serait bien, un jour, que de se faire obéir au doigt et à l’œil par un beau jeune homme portant épée…

Et puis, un matin, elle tomba sur une rangée de livres cachée par une autre tout en haut d’une étagère de la bibliothèque paternelle. Un titre aperçu sur la tranche de l’un d’eux, Les Félicités de Jehanne, avait retenu son attention, tout comme son inhabituelle reliure indigo. Elle l’ouvrit et tomba sur une gravure qui représentait deux personnages. Sur le coup, elle ne comprit pas ce qu’ils faisaient. Mais dès qu’elle l’eut saisi grâce à un détail anatomique qui la stupéfia, elle fut choquée et referma le livre précipitamment, les joues en feu.

C’est le début de l’initiation de Charis aux choses littéraires, et pas que celles en rapport avec les livres dits « de second rayon ». La lecture aura d’ailleurs un effet détestable sur sa petite personne et son intelligence, à tel point que son père prendra une décision radicale. Décision qui aura du bon, même si, en y réfléchissant…

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