Je me souviens

Le hasard a fait que récemment, je suis tombé sur mon exemplaire de Je me souviens de Pérec (d’ailleurs, je me souviens que je l’avais acheté un euro lors d’un désherbage de la médiathèque de Cognac).

À le feuilleter, je me suis dit que la contrainte d’écriture avait dû être moins forte que celle pour La Disparition (à savoir écrire un roman, avec une réelle intrigue, de plus de trois-cents pages mais sans que la lettre e n’apparaisse une seule fois). Après, trouver 479 “micro-souvenirs”, il faut bien admettre que cela suppose une belle endurance.

À une plus modeste échelle, je me suis demandé ce que cela donnerait chez moi une vingtaine de souvenirs “à la Pérec”, avec l’objectif d’essayer de capter des détails qui pourraient être perçus comme autant de racines (ou plutôt de radicelles) à l’entreprise des Callaïdes. Je me suis fixé comme limite une demi-heure, pas une minute de plus, pour trouver vingt souvenirs (je pense que les lecteurs qui me connaissent personnellement ne pourront s’empêcher de sourire et de se dire : « Mais comment donc ! C’est tellement lui ! »). Voici ce que cela a donné :

1

Durant mes années de collège, je me souviens avoir lu Les Aventures de Sherlock Holmes alors que je devais rester au lit, un peu fiévreux, et que dehors il pleuvait (et je me souviens que le livre était un vieux livre de poche à la reliure orange).

2

Je me souviens m’être passablement emmerdé à la lecture du Seigneur des Anneaux.

3

Je me souviens que dans Les Trois Mousquetaires, d’Artagnan fait des choses avec Milady, profitant de l’obscurité qui le fait passer pour de Wardes.

4

Dans Barry Lyndon, je me souviens du verre jeté par Redmond Barry à la face du sinistre capitaine qui veut épouser sa cousine.

5

Je me souviens des délicieux cernes et fossettes d’Hikari Matsushima dans Quartet.

6

Puisque j’évoque Hikari Matsushima, je me souviens que dans Love Exposure retentit à un moment l’allegretto de la Septième de Beethoven.

7

Je me souviens de mes séances au cinéma Les Studios, à Tours, quand j’étais étudiant.

8

Je me souviens qu’un jour, alors que j’avais emmené avec moi le tome I du Vicomte de Bragelonne (en collection Bouquins) pour le lire à la piscine d’été de Tours, je l’avais fait tomber dans le bassin pour laver les pieds (mais je me demande si ce n’était pas mon frère qui avait commis la maladresse). Je l’ai toujours, parfaitement lisible mais les pages toujours un peu gondolées (et que l’on se se rassure, il ne sent pas des pieds).

9

Je me souviens d’une lecture attentive d’Histoire de la Vie privée, de Georges Duby, pour un travail universitaire (précisément le volume en rapport avec le XVIIe siècle).

10

Je me souviens d’avoir écouté un soir Pelléas et Mélisande dans ma chambre, toutes lumières éteintes (je ne me souviens par contre plus du chef d’orchestre, même si je sais que c’était chez Naxos).

11

Je me souviens de la perversité de Tortue Géniale, dans Dragon Ball

12

… et je me souviens des plantureuses filles en string, dans Space Adventure Cobra.

13

Je me souviens que, dans Bons Baisers de Russie, Sean Connery se fait masser le dos par des mains couvertes de gants en fourrure de vison.

14

Je me souviens des duels entre Harvey Keitel et Keith Carradine dans Les Duellistes, de Ridley Scott.

15

Je me souviens de l’illustration de couverture du premier Sade que je lus (Justine ou les Malheurs de la vertu, au livre de poche).

16

Je me souviens combien le temps passait différemment quand j’écoutais, sur mon lit, des fictions radiophoniques sur France Culture.

17

Je me souviens combien, dans Psychose, le meurtre d’Arbogast m’avait finalement plus impressionné que celui de Marion Crane.

18

Je me souviens d’un ballet contemporain, vu par hasard sur Arte, et qui s’intitulait Le Dortoir.

19

Je me souviens que dans le clip de My Baby just cares for me, Nina Simone avait l’apparence d’une chatte.

20

Je me souviens du hurlement de Liz Taylor à la fin de Soudain l’Été dernier (justement au moment où, elle aussi, se souvenait…).

Gaspard Auclair

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