Malheurs de la vertu des Callaïdes

J’étais alors étudiant en Lettres, en première année de DEUG, ou en deuxième, je ne m’en souviens plus. Je m’étais dit, probablement en voyant naviguer à proximité une accorte étudiante :

« Tiens ! Au fait ! Qu’en est-il de Sade que je n’ai pas lu et pour lequel j’ai l’impression qu’il ne sera guère évoqué dans nos cours ? Mâtin ! Il faut que je remédie à cette lacune. » (je sais, associer le simple passage d’une étudiante à Sade est curieux, mais ne soyez pas effrayé, j’étais lors un jeune homme tout à fait sain d’esprit).

Comme j’avais la rage alors de lire de tous les genres, de tous les siècles, et de tous les horizons géographiques, je me rends à la première librairie venue et me procure un peu au hasard ceci :

Et j’entreprends le soir même la lecture.

J’ai été rapidement fixé. Et surpris. Je m’attendais à un érotisme gentiment suranné avec tout un coulis de métaphores gracieuses. Cela, je l’eusse obtenu si j’avais acheté la première version des Malheurs de la vertu, à savoir Les Infortunes de la vertu. Là, je me trouvais face à un érotisme situé dans un entre-deux, à la fois métaphorique et charnel, n’hésitant pas à appeler un vit un vit, un con, un con, et une fouterie, une fouterie, et tout plein de mots sentant le stupre encore ! Je l’avoue, certains paragraphes m’ont un peu échauffé la tête mais pas non plus jusqu’à lire le roman que d’une main (pour reprendre l’expression de Rousseau mais aussi faire allusion à un essai de Jean-Marie Goulemot – que j’ai eu la chance d’avoir comme professeur à la fac : Ces livres qu’on ne lit que d’une main). J’eusse eu en effet quelques scrupules à le faire sur les malheurs de la pauvre Justine.

D’une certaine manière, avoir lu en premier Les Malheurs de la Vertu, plutôt que Les Infortunes ou la troisième version, La nouvelle Justine, a constitué une bonne pioche. Avec la première, je me serais peut-être ennuyé tandis qu’avec la troisième, j’aurais été écœuré… et aussi ennuyé. Là, c’était le parfait juste milieu, à la fois sensuel de par la beauté de la Justine dépeinte comme une somptueuse mater dolorosa, émoustillé par l’ambivalence des descriptions érotiques, descriptions faites par Justine elle-même, enfin heurté par la cruauté des situations.

Le livre m’a donné envie de me faire une petite longe littérature pornographique du XVIIIe siècle. Je me suis bien amusé à La Philosophie dans le Boudoir. Contrairement aux victimes de Durcet et compagnie, j’ai survécu aux 120 Journées de Sodome. Et puis, j’ai changé de crèmeries, j’ai quitté Sade pour d’autres romanciers, Restif de la Bretonne et son Anti-Justine faisant dans une pornographie joyeuse mais aussi d’autres auteurs dont j’ai oublié le nom et pour lesquels il ne m’est resté guère de souvenirs.

Tout cela pour dire que si la sensualité présente dans les Callaïdes louche du côté de celle présente dans le cycle des Mousquetaire (voir cet article) certaines situations ne sont pas sans regarder du côté de Sade et d’autres auteurs pornographiques du XVIIIe. Après, dire que Les Callaïdes constitue un cycle dans lequel se trouve de la pornographie serait beaucoup dire. Disons que c’est un érotisme en phase avec l’époque fournissant le cadre : l’heure est à un certain raffinement proche de celui mis en place par Dumas dans le Vicomte de Bragelonne. L’heure est moins au guerroiement qu’au courtisement précieux. Ce qui n’empêche pas une certaine rudesse résiduelle émanant d’un ancien temps, ainsi que la cruauté, émanant elle de personnages très spécifiques. D’où un mélange de retenue et parfois d’érotisme plus ou moins violent. À cela s’ajoute – mais cela apparaîtra surtout dans les tomes suivants – une représentation de la sexualité qui dépendra des pays ou des quartiers de la capitale.

Vous l’aurez compris, on ne se contente pas dans ce cycle d’une bouche faite à peindre, de yeux de velours ou d’une épaule nue marquée d’une fleur de lys. On se dénude un peu plus, exercice périlleux pour cinq jeunes filles destinées à rester vierges jusqu’à leur trentième année, surtout quand rôdent autour des hommes, jeunes et moins jeunes pour lesquels le chemin le plus court pour aller à l’extase est le plus brutal.

Gaspard Auclair

Frontispice de Justine ou Les Malheurs de la vertu

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