Les figurines de l’indécence


 

Depuis quelque temps, à vrai dire depuis l’arrivée de dame Mari, dernière des jeunes et nouvelles Callaïdes entourant la reine, il n’aura pas échappé au quidam parcourant les travées de nos marchés qu’un nouveau commerce a fait florès, celui de petites figurines représentant justement les Callaïdes.

Jusqu’à présent, c’était surtout sous forme de portraits plus ou moins bien exécutés que les admirateurs de ces dames pouvaient se procurer afin d’avoir la chance d’avoir chez eux un doux regard ou une bouche aimable à portée des yeux. Mais il faut croire que ce plaisir, déjà pas si innocent en lui-même, ne suffisait plus car on ne compte plus depuis les modèles à l’effigie des dames Charis, Mari, Sybil, Aalis et Alya. On trouve de tous les modèles : en terre cuite, en bois, en porcelaine en marbre même, pour les bourses bien pleines. Et le choix ne se limite pas à la matière puisque vous pouvez choisir aussi bien un simple buste qu’une représentation en pied, une version habillée qu’une autre… plus naturelle.

C’était là un petit scandale dont le lecteur a sans doute eu vent. Un artisan sculpteur avait cru intéressant (et lucratif) de mettre en forme une figurine représentant dame Sybil sans autre vêtement qu’une simple ceinturelle en chamois, le tout avec grand renfort d’informations fallacieuses selon lesquelles le modèle lui-même aurait accepté de poser pour la création du douteux objet ! Une grande dame acceptant de poser nue pour un obscur artisan de marché ! Mais comment donc ! À l’époque, nous avions émis l’hypothèse que la Callaïde en question, heurtée à l’idée d’être jetée en pâture à des regards concupiscents de la plus grande dégoûtation, ne tarderait pas à mander un émissaire dans l’atelier du faquin afin de lui appliquer sur les reins quelques coups de bâton largement mérités. Mais au grand étonnement de tous, c’est dame Sybil elle-même qui est un jour descendue de son carrosse pour se procurer ce modèle tout en daignant féliciter l’artiste sur la qualité de l’exécution – sans aller jusqu’à révéler si ladite exécution était conforme à la réalité.

Nous avons donc vu apparaître d’autres modèles indécents, et pas uniquement à l’effigie de dame Sybil. Et comme de bien entendu, le lecteur connaissant bien les dérives lascives de notre ville, des modèles de plus en plus obscènes, plus onéreux, ont fini non pas par apparaître sur les étals mais à circuler dans des arrière-boutiques pour des collectionneurs ne regardant pas à la dépense. Il semblerait pour l’instant que seule dame Mari ait été épargnée par cette mode douteuse. La collection de figurines à son effigie et restituant en miniatures ses propres robes pour l’en parer sont en comparaison bien plus en conformité avec la morale – quoiqu’un brin insignifiantes, mais passons.

Que les collectionneurs en profitent car on peut raisonnablement douter que la reine accepte longtemps qu’un tel commerce prolifère. Certes, on peut arguer que la monstration de la nudité d’une Callaïde à travers un objet décoratif adroitement exécuté n’est pas non plus d’une grande licence. Moi-même, au moment où j’écris cet article, je vous avouerai que j’ai en face de moi un joli presse-papier représentant dame Aalis sur un tabouret en train de… de se… mais là n’est pas la question. Pensons surtout à l’éducation de nos jeunes filles pour lesquelles, nous le rappelons, les cinq Callaïdes doivent constituer des modèles de beauté, de grâce et de raffinement. Quel enseignement pourraient-elles donc retirer de ces sales objets représentant ces idoles dans des postures de pierreuses ? Assurément pas que la vie de Callaïde est une vie de rigueur dans la maîtrise des arts qu’elle impose.

Curieux début de règne que celui de ces nouvelles Callaïdes dont on vante fort haut les qualités, mais que l’on enfonce aussi bien bas dans la tourbe de douteux bibelots ainsi que de détestables chansons qui courent les rues. Tous les mauvais plaisants qui en sont à l’origine ne devront pas s’étonner si un jour quelque soupirant portant épée vient un soir toquer à leur porte pour leur sculpter les oreilles en pointe. Nous avouons attendre non sans impatience le premier esclandre de ce type – qui ne tardera pas, n’en ayez doutance.

Antoine Faumiel

 

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