La troupe de maistre Jacques La Grange est au Chat qui trinque

comédie masques

Les amateurs ne s’en rendent pas toujours compte, la plupart du temps assommés par les nombreux verres de mauvais vin rouge qu’ils s’infligent durant la joie tapageuse de ces spectacles, mais l’art de la comédie se perd dans notre royaume. Les talents deviennent rares et lorsqu’ils sont présent, ils donnent l’impression de céder à une facilité vulgaire leur assurant les ris mais oubliant non pas d’élever l’âme – ce serait peut-être beaucoup attendre de la comédie – mais au moins de faire réfléchir sur nous-mêmes, comme un Montsorlin avait pu le faire autrefois (et encore, seulement dans ses meilleures pièces).

De la vulgarité, on ne peut guère en suspecter dans les comédies que pratiquent les Callaïdes de la reine au château, et on peut penser que la solide réputation de dame Aalis en la matière n’est pas infondée. Mais en dehors de ces dames, qu’il devenait ardu d’assister en ville à l’un de ces spectacles sans avoir l’impression de bourbeter dans des immondices ! Et je ne parle même de ces infâmes pièces dites « érotographiques » auxquelles les pires âmes basses de la capitale se pressent pour y assister. Personnellement, je crois comme d’autres que l’existence de ces pièces n’est que rumeur et je me garderais d’aller vérifier par moi-même, le lecteur de la Gazette du Royaume sait combien je reste attaché à la vergonde la plus pure. Je vous assure que seule la soif de l’information la plus véridique, soif qui normalement anime tout gazetier soucieux de pratiquer honnêtement son métier, pourrait m’amener à vérifier par moi-même. Mais revenons plutôt à la comédie.

Depuis plusieurs années, elle sombrait, c’est un constat que bien d’autres ont pu constater, hélas ! Mais les amateurs éclairés connaissent sûrement l’existence d’une notable exception, il s’agit de la troupe de maistre Jacques La Grange, petite troupe qui s’est étoffée depuis peu d’une nouvelle actrice, une certaine Sylvie Bellerose. Déjà, sans elle, il était difficile de faire la fine gueule devant l’honnête brio de cette petite troupe. Nous disons « honnête » car contrairement à d’autres, cette troupe reste mesurée dans ses effets drôlatiques, préférant la maîtrise à la grasse amuserie. Mais avec cette Sylvie Bellerose, elle a pris davantage d’étoffe.

C’est que lorsque cette actrice est présente, tous les membres de la troupe jouent alors masqués. Le lecteur le sait, on jouait encore il n’y a pas si longtemps avec de tels masques et c’est depuis la consécration de Montsorlin que l’on s’est mis à préférer le maquillage. Cependant, avec cette pléthore d’acteurs médiocres pour lesquels l’art de la comédie se résume à un concours de grimaces, il est finalement fort reposant de se trouver en présence d’acteurs masqués qui vont davantage se concentrer sur l’expressivité de la voix et la précision des gestes.

Et pourtant, je l’avoue, je suis comme les autres, je me plais à l’idée de découvrir un jour le visage de Sylvie Bellerose. Car dire qu’elle irradie dès qu’elle entre sur scène n’est pas peu dire. Sous sa crinière rousse flamboyante, répondant splendidement à celle de l’autre actrice de la troupe, Solange Lébart (jeune actrice promise à un bel avenir), elle enflamme les planches, fait crépiter les traits d’esprits, nimbe l’ambiance d’un esprit populaire très tarabinesque, puisque rappelons que le Chat qui trinque se trouve dans le quartier de Tarabin, quartier populaire non dénué d’une rafraîchissante drôlerie. C’est une actrice jeune manifestement, comme permettent de l’imaginer son timbre clair, sa silhouette qui sent l’armide et la fraîche juvénilité de ses gestes. Elle jouait hier le personnage de Célibelle dans Le Vieillard Fortuné, de Montsorlin. Rarement une servante coquine et pipeuse a été joué avec autant de fouge, avec autant de séduction. À tel point que j’en étais presque à souhaiter sa victoire sur les deux suiveux de la pièce (joués par mademoiselle Lébart et monsieur Alexandre Brécourt). Pourquoi joue-t-elle masquée ? C’est une douloureuse question car on n’ose imaginer, si son visage est aussi expressif que sa voix et son corps, ce que sa prestation donnerait.

Si vous passez donc un soir par Tarabin, n’hésitez pas à vous renseigner si la troupe de maistre Jacques joue au Chat qui trinque. Qui sait ? Peut-être aurez-vous alors la chance de découvrir mademoiselle Bellerose sans son masque. Quand cela arrivera, nul doute que nous aurons alors la révélation d’une actrice comique de génie qu’aucune autre actrice de comédie, pas même dame Aalis, ne saurait rejoindre dans son brio.

Antoine Faumiel

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