La marchande de quatre-saisons (4) : Le bouquiniste infernal

Résumé de l’épisode précédent : après avoir montré qu’il connaissait plein de noms de métiers, le narrateur des Callaïdes se rend du côté des bouquinistes du marché. Là, son regard tombe sur une pile de livres. Pressentant la perle rare, il s’approche et découvre un ouvrage un peu poussiéreux mais de belle facture, sur la tranche duquel se trouvent trois lettres : « C. d. V. ». Tremblotant, le cœur déjà au bord de la défaute, il décide de voir ce que ces initiales cachent…

Je m’en saisis le cœur battant car à la vue du discret C.d.V. sur la tranche, je compris, ou du moins j’espérais.

Je crois que l’émotion lorsque j’ouvris la couverture du livre fut aussi violente que la première fois où j’ouvris les cuisses de Pauline quand elle me fit l’honneur de partager ma couche. Ne croyez pas que ce sont là des paroles irrespectueuses envers ma moitié, c’est mal me connaître. Disons juste que parmi les rares merveilles que nous réserve l’existence, je mets sur un pied d’égalité la nature d’une femme avec un livre rare empli de bonne littérature. Or, le livre que je tenais était justement, comme la page de garde me le confirma, un ouvrage de ce type, puisque mes yeux lurent ces mots :

 

LE ROMAN DE LANCELIN

Cyris de Valnée

 

Pourquoi rare ? Ami lecteur qui serait plongé dans la lecture des Callaïdes, tu me permettras de te le cacher pour l’instant. Sache juste que derrière ces trois lettres, C. d. V., se cache non pas Cyris de Valnée mais une certaine Charis de Verley.

Aussi comprendrez-vous aisément mon émotion en me trouvant devant cette œuvre écrite de la main de celle dont j’ai essayé de retranscrire la vie en prenant quelques libertés, certes, mais toujours avec déférence envers ce qu’elle a été et, je l’espère, une certaine justesse.

Dix sous ! me disais-je, dix sous pour un livre qui vaut peut-être cent écus ! Dix sous pour un livre dont j’étais certain qu’il me serait à jamais hors de portée !

Cela faisait trop longtemps que je me tenais accroupi à inspecter la pile de livre. Conjugué à mon émotion, le sang ne ventilait pas assez ma cervelle, je sentis qu’il fallait urgemment me relever. Ce que je fis, avant de poursuivre plus intensément mon inspection du livre afin de vérifier que je ne rêvais pas.

Je le rouvris pour caresser la texture de la première page. Oui, la patine, le soyeux et surtout l’odeur ne trompaient pas, c’était un livre qui avait au moins cent ans. Je tournai la page.

Après les tempes qui me battaient, une autre partie de mon corps, située bien plus bas, se manifesta inconsidérément. Ce n’était pas cent écus que j’avais entre les mains, mais peut-être mille, puisque, sur une des premières pages non imprimées, je lus ces mots, tracés à la plume:

Pour ne pas attirer l’attention du bouquiniste qui discutait avec un client, je m’efforçai de maîtriser ma stupeur et de réprimer un tremblement nerveux qui me parcourait le corps. Tenez, exactement le même que j’éprouvai lors du premier partage de couche avec Pauline dans lequel je fis semence hâtivement comme un bachelier avec sa première jouvencelle. D’ailleurs, la pulsation ressentie plus bas laissa place à une douce chaleur, et j’eus à l’esprit l’image une écluse sur un petit ruisseau qui, plutôt que de s’ouvrir en grand, prenait son temps en laissant un interstice pour que le flot coule lentement, presque goutte à goutte. C’était bien la première fois que la découverte d’un livre me faisait ressentir l’émotion d’une… appelons cela une semence coulis. C’était bien un peu gênant, surtout si Pauline en venait à s’apercevoir dans quel état se trouvait mon haut-de-chausse, elle pourrait suspecter Dieu sait quoi.  Au chemin du retour, j’aurais tout intérêt à faire une halte à la cascade autant pour me délasser que pour me nettoyer.

Mais revenons plutôt au livre (pourquoi ce besoin de digresser ainsi ? Je vous le demande). Oui, c’était bien cela, il s’agissait d’un des cinquante exemplaires du Récit de Lancelin, de Charis de Verley après qu’elle… mais peut-être vaut-il mieux que je tienne ma langue pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. Comment était-il arrivé ici, sur le marché de Nantain ? Je l’ignorais et mieux valait ne pas le demander au bouquiniste. Car je le connaissais un peu celui-là, plus d’une fois je l’avais vu, au moment de la transaction, se raviser sur le prix. N’importe quel autre bouquiniste, en constatant une erreur de prix à son désavantage, accepte de fermer les yeux et de le vendre au prix indiqué. Pas lui. « Excusez-moi, il y a erreur : ce livre était à l’origine dans la pile des livres à trente sous. Vous le prenez quand même, j’imagine ? », « Ah mais non ! le livre est comme neuf ! Quelqu’un a dû le replacer sur la mauvaise pile. C’est cinquante sous qu’il vaut ! », « Un livre en maroquin dix sous ! Vous plaisantez ? Il en vaut soixante-dix mais je veux bien vous le faire à soixante. » sont des phrases que j’entends systématiquement quand je chine chez lui. Rien que pour la reliure en maroquin, j’étais sûr que j’allais avoir droit à une hausse de prix. Mais tant que ce n’était qu’une poignée de sous en supplément, je m’en fichais. Il ne fallait surtout pas qu’il découvre le titre et le nom de l’auteuresse car là, il était capable de demander une somme conséquente, et ce n’était pas avec la ferraille dans ma poche – ferraille qui devait atteindre deux cents sous – que j’allais pouvoir repartir avec mon trophée.

Une idée me traversa : cet imbécile savait-il qu’il avait ce livre ? Sans doute, il devait au moins regarder les titres avant de faire son classement parmi ses piles. Mais en y réfléchissant, rien n’était moins sûr. Quand il discutait d’un prix avec ses clients, c’était toujours pour parler de l’état d’un livre, de sa matière, jamais de son contenu. En fait oui, c’était cela, ce bouquiniste n’en était pas vraiment un, il était davantage de la race des marchands de livres. Un vrai bouquiniste a tout de même quelques lumières, il sait ce qu’il vend, il lit, enfin. Ce qui ne devait pas être le cas de l’infernal bouquiniste qui maintenant, je le sentais, lançait des regards dans ma direction et sur ce que je tenais dans les mains. S’il lisait vraiment, son esprit se serait mieux absorbé de la grammaire et il n’eût jamais commis les deux terribles fautes d’accord sur la petite pancarte au bas de la pile.

Cependant, peut-être ne savait-il pas ce que représentait le Récit de Lancelin (Dieu que j’avais hâte de le lire et même de le montrer à Pauline !), mais mieux valait rester prudent. Je me demandai si le plus simple n’était pas de déchirer la page de l’écriture de ma Charis et de l’enfouir dans ma veste. Mais pour un amant des livres comme moi, c’était la commettre un larcin, une forfaiture, un péché, pis, un viol ! Et quel plaisir aurais-je à contempler ce feuillet déraciné de sa forêt ?

Je pris ma décision.

J’allais affronter l’infernal bouquiniste enfin, le déplaisant marchand de livres dont je vis combien l’air affable qu’il arborait, avec ses grosses moustaches blanches relevées en pointe et un sourire constant placardé à la gueule (il devait même déféquer en souriant, cet imbécile !), sonnait faux. Il souriait, oui, mais du même sourire de l’instituteur félon qui invite un cancre à se rendre au tableau pour l’interroger. Quant à ses yeux, ses yeux ! C’étaient deux billettes sombres qui vous fouaillaient comme un mauvais vent un soir d’hiver. Il sait ! me dis-je, inutile d’aller plus loin. Je fus à deux doigts de me compisser, de laisser tomber le livre et de prendre mes gambes à mon cou, mais deux choses me retinrent. D’abord, l’écluse déficiente dans ma braguette. Elle m’avait fait nouer un lien particulier avec ce livre, l’abandonner comme le ferait un mufle avec un tendron innocent après avoir obtenu ce qu’il était venu chercher eût été mal courtois. Ensuite, le livre lui-même bien sûr, livre que je tenais et qui me brûlait. Livre qui avait été tenu par les mains de celle qui y avait apposé sa signature, celle que j’avais célébrée, taquinée, critiquée, flattée et dénudée de mes mots. J’ai évoqué tantôt les crêpages de chignons entre épousées et gadous adultères, j’étais prêt, s’il le fallait, à me crêper la moustache (que je ne portais pas d’ailleurs) avec le bouquiniste.

Ma bouche s’ouvrit.

« J… je vous prends celui-ci. »

À suivre…

2 comments

  1. Vous nous offrez là, cher Gaspard, une friande mésaventure qui enrichit de nouvelles strates temporelles votre Royaume.

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